Le 18 Décembre 2005 16h 23 LIMA__

« Engage-toi - ils m’ont dit - vas-y, tu verras du pays ou plutôt des images, c’est bon pour ce que tu as ! – Non mais ! Si je veux d’abord, et d’abord je n’aime que les choses naturelles, écologiques, pas les drogues ! – parce que une plante ce n’est pas NA-TU-REL? – Ah Euh oui, c’est vrai ; bon, on verra ! C’est vrai que j’aime bien les images… »

Quelques mois plus tard, mes mains se sont mises à taper les documents de Takiwasi, mes jambes m’ont porté vers l’agence de voyage pour retenir les billets d’avion, et ma tête a laissé faire : je me demande si, subrepticement, à mon insu, elle n’a pas poussé un peu… En tous cas, quelques autres mois plus tard, je me suis retrouvé assis un seau entre les jambes, à essayer de vomir ne serait-ce qu’un peu des 5 litres d’eau ingérés après avoir ingurgité une mixture bizarre, en fait une plante, la copine de l’autre, celle qui m’attendait pour plus tard au coin de je ne sais quel guêpier… Grandiose comme début et en guise d’évacuation, c’était plutôt un torrent de larmes et de chagrin, des heures durant, faisant petit à petit place à un mal-être indéfinissable.

C’est peu après qu’est venue l’autre, la plante maîtresse, l’Ayahuasca : « Bois c’est bon pour ce que tu as ! ». Bon d’accord, je n’ai pas fait tous ces kilomètres pour caler devant un petit bol de rien du tout : « Pouah et Re-Pouah ! » Bon ça ? Jamais rien bu d’aussi infect ! Bon de toutes façons, c’est fait : va t’asseoir et observe, les yeux fermés, on voit mieux, il paraît. Ca brûle le ventre, j’attends un peu puis ça explose ! Des images partout : des forêts et des sous-bois, des dinosaures, des animaux de toutes sortes dont pour certains, je ne savais même pas que ça existait ou avait existé,de toutes sortes, terrestres, aquatiques, volants : ça défile, ça fuse de toutes parts, puis ça monte, ça monte ; voici maintenant des objets de toutes sortes en suspension, puis une présence, ma sœur morte il y a plus de trente ans , qui semble retenue là par mon reste de chagrin enfoui , qui sort, que je lui offre ; l’amour nous envahit alors et nous montons encore : le lumière, le Christ de Rio, lumineux, je la laisse là, apaisée, libérée. Puis je redescend, présent à mon corps, et reviennent des animaux qui grouillent, des serpents surtout, des monstres bizarres, et des aigles aussi puis s’évacuent et se dissolvent. C’est à peu près à ce moment que j’ai fait la connaissance de… Je ne sais pas comment la nommer : un serpent, femelle sans aucun doute : elle me tourne autour, me regarde avec malice, semble surveiller les opérations et tous ces autres serpents : des gentils qui semblent veiller sur moi, des méchants qui sortent dès que je les vois parce que ça me fait cracher ou vomir ou souffler. Je ne sais plus, je ne sais rien, je n’existe plus, je n’aime personne, je suis seul au monde, je ne peux rien faire d’autre que sentir ma douleur : pourtant les chants sont beaux. Et puis elle ouvre sa gueule comme pour m’avaler : « tu ne peux pas m’avaler ta bouche est top petite – Non c’est toi qui est trop grand – mais je ne peux pas me faire plus petit – essaye ! » Déjà un message, une invitation à laisser fondre l’ego sans doute ; je me fais petit, elle me gobe péniblement : drôle de sensation de redevenir un peu plus petit, de s’abandonner un peu… Plus tard, une autre session, j’arrive à rester plus lucide , mais je suis épuisé , poupée de chiffon, affalé, sans force : trop dur ! Elle m’encourage, devient gentille se moque de moi, me chatouille le ventre avec sa langue fourchue, me stimule, ne me lâche pas. Elle m’attendrit finalement, me fait sourire et même rire de moi. Je crois que c’est à partir de ce moment-là qu’on est devenu très copains. Je comprends qu’elle me nettoie, et pas seulement le tube digestif ; je souffre, je suis mal, je veux rentrer chez moi, je m’échappe dans des pensées, mais je la laisse faire, je lui fais confiance : l’écheveau douloureux se dénoue progressivement, les ténèbres s’éclaircissent…

A la troisième session je suis plus fort : j’ai décidé, s’il faut « mourir », de le faire debout, de ne pas m’avachir : je sens en moi le guerrier et le prince, et même je les vois : j’ai l’impression de jouer aux cow-boys et aux indiens pendant plus d’une heure : je suis le chef sioux, sage et invincible, puis le prince incas dans un habit de lumière. Et quand reviennent les monstres et les images de mon passé et des passés de mes aïeux, je fais le ménage sans faiblesse ni haine, je rend à chacun ce qui lui appartient, je renvoie « ad patres » mes parents, les parents de mes parents, d’autres encore. L’agitation émotionnelle du début est retombée, les tourments s’estompent, une certaine sérénité émerge ; des problèmes restent en suspens mais je suis confiant, je sais qu’ils se règleront. Et puis voilà ma copine qui revient, toujours aussi facétieuse. Elle entreprend de me nettoyer, nous sommes dans un jeu, nous nous renvoyons des compliments : elle m’avale, me nettoie, me re-avale tout en me parlant : je m’entends lui dire qu’on ne parle pas la bouche pleine, elle me fait un clin d’œil , je lui dis qu’elle est bonne, elle me répond « oui mais je ne couche pas ! »Je ris de tendresse, je sens l’amour qui monte. Je lui demande pourquoi elle a si mauvais goût, elle me dit que c’est parce qu’elle ne veut pas qu’on croit qu’elle est superficielle…Quelque chose me pousse à reprendre une dose d’Ayahuasca : je ne l’ai pas décidé j’ai juste suivi mon instinct. Encore un nettoyage une évacuation : encore des serpents, des monstres, des têtes de morts : les ikaros vont chercher ça au fond du fond le font remonter, sortir, disparaître. Quel bien-être tout à coup, quel soulagement : je redresse la tête, fier d’avoir tenu : le guerrier n’a pas fléchi. Je me sens plus pur déjà, plus léger et le jour qui se lève semble doux. La diète qui va suivre me dégraissera encore un peu plus, me récurera : d’ailleurs les plantes qui l’accompagnent ont bien un goût de détergent, enfin pour les meilleures…

J’aborde donc la quatrième session avec joie et confiance, j’ingurgite et je garde la potion magique sans problème à mon grand étonnement et j’attends : rien ! Moi qui me faisais une joie de la revoir, qui ne voulais pas partir sans lui dire adieu ! Bon, il me faut peut-être vivre autre chose, j’ai confiance, j’accepte. Et là je la vois, elle était là et attendait, peut-être mon acceptation, à moins qu’il ne s’agisse encore d’une nouvelle facétie ! A peine un clin d’œil et elle me dit de la suivre ; je sens tout de suite que c’est sérieux : « une autre profondeur » ; je suis, les images défilent comme si j’avançais : des sous-bois, des marécages, des racines, des trous sombres où je m’engouffre avec l’impression de rejoindre la lumière du centre de la Terre, son « soleil » intérieur, finalement plus proche que toute autre étoile y compris le soleil : « les bas-fonds » me dis-je « je n’y comprends rien » ; je le lui dis , elle ne répond rien , elle continue à me montrer : les animaux « sombres » défilent sans être menaçants : serpents , insectes, vermines , des lianes gluantes , les racines des arbres. Je n’y comprends toujours rien, je ne sais pas quoi faire, j’accepte de ne pas comprendre, de ne pas savoir…

Puis quelque chose vient, je ne sais pas comment c’est venu, je ne sais plus : peut-être à cause de la confiance, ou de l’acceptation, peut-être est-ce venu au moment où mon regard s’est levé et où j’ai vu la lumière filtrant à travers les branches des arbres, peut-être que c’est elle qui a commencé à me le dire, peut-être tout cela à la fois, peut-être que CA s’est fait tout seul en moi : « Aime ! » aime ces fourmis , aime ces racine gluantes , aime ces branches tordues , aime ce trou sombre ; Aime ! Et voilà que les insectes deviennent des petits lutins colorés et rieurs, que les lianes gluantes deviennent des guirlandes multicolores, qu’entre les branches la lumière grandit. Et là je sens et je comprends : j’accueille tout cet amour qui grandit au fur et à mesure que ma conscience s’ouvre, j’aime mon pied gauche qui a froid, mon dos endolori, les pensées de mon mental qui fait des commentaires, j’aime ce serpent qui m’a conduit à ça, je le lui dis , je la vois rougir, ça m’attendrit encore plus : l’humour ouvre l’amour ! Je lui dis qu’elle est grande, elles se fait petite : je jubile. Ca grandit encore en moi et je comprends : je comprends que ce que je vois depuis le début c’est l’intérieur de moi-même, je comprends que l’amour transforme le regard et ce sur quoi se porte le regard, je comprend que cet Amour était là, depuis le début, et que je ne savais pas l’accueillir, je comprends que ce qu’il y a à faire , ce n’est même pas d’aimer (activement), c’est d’être dans cet amour, de l’accueillir, sans rien faire puisqu’il est là. Ca grandit encore : une immense lumière, une immense force au-dessus de moi : j’ai peur d’aller au-delà, peut-être de ce que je pressens ; mon mental me dit « attention à la toute puissance ! », plus tard je me demanderai : « au Tout Puissant ?» Je reviens dans les sous-bois où elle m’attendait ; elle m’invite à la suivre encore ; je suis épuisé et bouleversé : « je voudrais la paix ! – Patiente – je la veux tout de suite » ; elle s’arrête, se retourne vers moi et je vois devant moi s’afficher ces deux mots : « La PAIX ». Je comprends, je sens mon impatience, je souris : tendresse – amour – transi – submergé – pas prêt pour plus je crois, c’est déjà bien, c’est déjà tant ! Pourvu que ça dure, pourvu que ça reste !

Voilà, ça fait bientôt deux jours, l’agitation émotionnelle est grandement retombée : il reste la fatigue, une grande confiance mais un reste d’insécurité. Et puis, il y a cet avion qui a du retard : je vais rater la correspondance, devoir attendre 24 H de plus pour retrouver mes enfants et mes proches : déception, tristesse, presque désespoir : ça retombe déjà ? Solitude d’enfant perdu ! Seul dans l’aéroport, se débrouiller seul sans trop comprendre ce qui se passe, ne pas savoir où je vais dormir ce soir ; impatience, encore ; mais quand même tranquillité et confiance. Et puis tout à coup un déclic : d’abord l’acceptation, puis comme si elle était là et me faisait un clin d’œil : l’impatience à traverser et à aimer, aussi – lumière –chemin de la paix – encore le même cycle – elle est toujours là – elle est en moi – elle est moi , nous sommes un –dans l’amour –laisser aller – ça se passe plutôt bien – c’est plutôt paisible – c’est ainsi – ça ne s’est pas arrêté – ça continue –l’ouverture, la vie, l’amour, la confiance qui grandissent : Hmm ! Ca va être bien : un jour de plus au Brésil : encore des histoires à raconter à mes enfants : la femelle serpent facétieuse et chaleureuse se love dans mon cœur et moi dans le sien. Mon guerrier sioux veille sur nous ; la lumière d’en haut nous protège. Tout cela se dissout en un tout. Il est 18 h : je suis dans l’avion entre Lima et Sao Paulo : unifié ! enfin presque !

Epilogue 48 h après la dernière session d’Ayahuasca : Re-l’enfer, en vrai cette fois :1 h du matin - attente sans fin - douane – bagages : le tapis qui tourne , tourne ; le guerrier se réveille et gronde – pas de bagages – plus de bagages – impression de revivre une session avec le malaise qui croit – réclamations : la queue encore – une brésilien asiatiforme qui parle un anglais approximatif , Talkie-Walkie à la main – saisit mon billet, mon sac , mon passeport et part en courant dans l’aéroport me faisant signe de le suivre– la douane à contresens – re-contrôle de bagages à contresens – la course encore : bien fait d’arrêter de fumer ! ça ne presse pas tant que ça mes bagages ! Un couloir , une hôtesse – on me propulse dans un avion dont les moteurs tournent : to Paris ? Yes ! Rien compris encore ! Ils ne m’ont pas attendu quand même ! L’avion décolle. Je plane. Encore !

Août 2001

Quelque part en Amazonie...

Après une diète courte et une douche dont l'eau est parfumée par des fleurs et des plantes, je rejoins mes compagnons dans la hutte de cérémonie : la Maloca où nous nous asseyons tous en cercle.

Après les rituels de début de cérémonie et de protection le curandero nous appelle un à un pour boire un gobelet d’Ayahuasca, bouh que c’est mauvais ! De retour à ma place, je prends une position assise et me tient bien droit. La hutte est plongée dans l'obscurité et seuls quelques rayons de lune permettent d'apercevoir vaguement les limites de la Maloca. Environ 20 minutes plus tard, les premiers effets de l'ivresse commencent à se faire sentir. Léger vertige, visions psychédéliques lentes de gros serpents verts et jaunes qui s’entrelacent lentement dans un univers très coloré en trois dimensions. Mais je me sens à la fois spectateur et impliqué dans ces visions. Le « shaman » chante depuis un moment déjà. Il entame un autre « icaro » et brusquement je sens monter une envie de vomir puissante. Je cherche à tâtons le seau que j'ai posé à ma gauche et manque de le renverser : mon schéma corporel est quelque peu … flou. Je coince le seau entre mes jambes et sens monter le poids que je ressens dans mon estomac. Cela semble gros bien que je n’aie avalé qu'un verre d'eau et un peu d'Ayahuasca depuis la veille.



« Cela » passe difficilement dans ma bouche et tombe lourdement dans le seau. Je vois alors une espèce de lézard ventru avec une tête humaine déformée qui s'agite au fond du seau. Cette chose est bientôt suivie par quatre ou cinq autres expulsées par les violentes contractions de mon estomac. Il m’est alors évident qu'il s'agit de démons. Pourquoi ? Je ne sais cela s'impose comme une évidence. Mon estomac est vide, plus de nausées, une immense légèreté m'envahi. Mais je me sens encore « habité » par d'autres petits animaux à tête humaine logés, incrustés dans ma nuque, mes cheveux, mes épaules, mes aisselles, mes poignets, mes cuisses, mes chevilles... J'ai l'impression de pouvoir les extirper avec mes doigts pour les jeter dans le seau malgré leur résistance. Ce que je tente de faire bien sûr. Je vois bientôt mon seau à moitié rempli d'animaux qui grouillent et je me sens encore plus léger, propre comme jamais. Je me détend et savoure cette sensation le temps d'un autre ICARO.

Soudain, je lève les yeux et voit foncer vers moi toute une troupe de ces animaux à tête humaine écrasée depuis le fond de la hutte. Une fraction de seconde de surprise et je réagis en créant instantanément un miroir devant moi que je fais pivoter vers eux. Confrontés à leur propre image de laideur et de méchanceté, ils détalent !

Un sentiment de joie profonde vient occuper des places laissées libres…

J'ai bien conscience écrivant cela que cela doit laisser hausser des sourcils mais c'est réellement ce que j'ai vécu cette nuit-là. Et je me suis alors senti en harmonie avec la vie, dans le flux. C'était tellement vrai qu'en rentrant en France j'ai multiplié mon chiffre d'affaires par 11 sans rien changer aux moyens mis en œuvre…

Je précise aussi que je n’ai pas d’affinités avec la religion et ses bestiaires…

JPV