Psychothérapie et enthéogènes

Il y a deux principales approches de la psychothérapie avec les substances enthéogènes:

-la psychothérapie « assistée » par des petites doses de susbtances enthéogènes ou « psychothérapie psycholytique » ; dans ce cas la psychothérapie classique est la démarche principale au sein de la quelle la prise occasionnelle de substances permet un approfondissement et un élargissement du travail psychologique;

-la psychothérapie par la prise unique ou répétée de substances enthéogènes à doses fortes, ou « psychothérapie psychédélique » : ici, la seule prise d’enthéogènes, dans un cadre et un contexte soigneusement mis en place pour être thérapeutique, constitue le principal moteur du changement.

Dans la thérapie psycholytique la substance joue le rôle d’assouplir les défenses de l’ego, le patient devenant plus intensément conscient de ses dynamiques émotionnelles et traits de comportements auparavant inconscients (acquis de manière présumé dans les interactions familiales précoces) et un tel insight amènerait une résolution des conflits intérieurs. Cela permet aussi d’intensifier la créativité, les intuition et les insights, de favoriser l’expression émotionnelle, de mettre à jour un matériel inconscient réprimé, de faire revenir et revivre des souvenirs anciens importants qui n’étaient plus disponibles consciemment. Dans la thérapie psychédélique, une expérience radicalement nouvelle, transcendant les limites de l’ego, et mettant en contact avec les souvenirs de la naissance et même d’avant la naissance (« matrices périnatales » de Grof, 1985), aussi bien qu’avec des réalités trans-personnelles, des révélations spirituelles, qui provoquent des changements profonds dans la personnalité, la conception du sens de la vie et la compréhension de la nature de la réalité et de la place de l’individu dans l’univers.

L’approche psycholytique se développa surtout en Europe, pendant que, plus ou moins simultanément, le modèle psychédélique devînt le préféré des cercles psy Anglos-Américains.

En fait on peut distinguer quatre types d’utilisations déjà effectuées avec les enthéogènes :

A)Des séances psycholytiques individuelles au cours d’une psychothérapie individuelle au long cours.

Une psychothérapie individuelle pendant laquelle, à un moment donné, des faibles doses d’enthéogènes, sont proposées au cours de séance individuelle . Sandison (1954, 1959) fut le premier à utiliser le terme « psycholyse » pour cela en 1960. Les expériences acquises lors des séances psycholytiques sont ensuite analysées lors des séances suivantes sans utiliser de substances, et avec l’aide des notes et des souvenirs. Lors des premières séances, la posologie est progressivement augmentée à partir de doses faibles de LSD (50-100µg) ou de psilocybine (3 à 15 mg) jusqu’à une dose qui permet les expériences les plus productives. L’interprétation et l’intégration s’effectue lors des séances intermédiaires sans enthéogènes. Durant les années 60 de nombreux succès furent enregistrés en traitant plus d’une centaine de patients névrotiques avec la psilocybine (voir par exemple Clark, 1967-1968). Selon la terminologie des classifications psychiatriques de l’époque, les indications majeures pour ce genre de traitement étaient les névroses de caractère, les peurs et compulsions, les dépressions névrotiques et réactionnelles. Les contre-indications concernaient les névroses hystériques, les psychoses et les états-limites, ainsi que les patients se montrant d’un caractère infantile avec une faible force du Moi.

B) La thérapie de groupe en plus des séances de psychothérapie individuelles avec et sans substances :

La procédure est la même que précédemment, la seule différence étant qu’avant et après les séances individuelles avec substances, les patients étaient amenés à des rencontres groupales pour interpréter et analyser le matériel mis à jour. Leur sensibilité psychologique suivant les séances avec substances pouvait être utilisée dans les séances de groupe après prise de substance, à un moment où leurs effets étaient en train de diminuer et que l’ouverture d’esprit à la discussion sous l’influence de l’expérience était encore présente. Ensuite, les patients avaient l’occasion de participer à des activités artistiques, comme de la peinture ou de la sculpture à l’argile, pour exprimer ce qu’ils avaient vécu. Le jour suivant, d’autres séances individuelles et de groupe étaient conduites pour intégrer plus profondément leur expérience psycholytique. On peut donner comme exemple les travaux de Leuner (1962) et Hausner (1963).

C) La thérapie de groupe avec et sans substances.

Fontana (1961) a étudié l’utilisation de la psilocybine et du LSD dans des séances de groupes thérapeutiques chez plus de 240 patients. Un groupe de 7 à 8 patients se rencontrait régulièrement une fois par semaine pendant plusieurs mois et se voyait offrir la possibilité de participer à des séances de thérapie de groupe psycholytique. Les patients se réunissait dans une salle de clinique et recevait des faibles doses de psilocybine (8-12mg) ou de LSD (50-150µg). Fontana (1963) décrit la dynamique d’une séance de groupe bien planifiée comme « comparable à celle d’un groupe musical, en ce sens que les mélodies et rythmes de chacun servent à former un rythme collectif et une mélodie complète, n’interférant pas avec les mélodies individuelles. Il reconnaissait des indications spécifiques pour la thérapie groupale, en cas de névroses de caractères( clarification et confrontation de mécanismes de défense ui autrement restent syntones au Moi), l’hypochondrie (une dissociation entre les aspects somatiques et psychiques est vécu sous l’influence des agents psycholytiques et aide le patient à reconnaître leurs effets interactifs), les adolescents (confrontation intense avec des manifestation conflictuelles durant cette phase particulière de vie : relations au monde extérieur et sevrage de l’influence maternelle). En outre, les indications proposées pour les cas A et B restaient valides.

D) Les séances de groupe avec prise d’enthéogènes à forte dose, psychédélique.

Ici, on rejoint le concept de thérapie psychédélique comme celle développée par les psychothérapeutes Américains utilisant le LSD (Chwelos et al.,1959 ; Savage, 1962 ; Sherwood et al., 1962). Ici le cadre ressemble plus à celui des pratiques et rituels des cultes indigènes traditionnels : lumière légère, salles spécialement aménagées, préparation « semi-religieuse » (méditation, prières, visualisations, déclaration d’intentions positives, explicitation des motivations profondes pour faire l’expériences, attentes..), musiques et autres aspects favorable à l’absorption dans les expériences. Cela créé un sentiment de sécurité et établie un climat émotionnel favorable pour les participants. De plus, en contraste avec les méthodes psycholytiques, aucune interprétation psychodynamique ni aucune analyse de l’expérience ne s’effectue au moment même où elle se déroule.

On y administre, par exemple, des hautes doses pour induire des expériences religieuses qui provoquent des changements de personnalité. Le groupe associé à Leary (Leary et al., 1963 ; et aussi Pahnke, 1962) a ainsi recherché l’effet de hautes doses de psilocybine sur une centaine de sujets volontaire sains dans des contextes naturels (nature, maisons privées, églises). Basée sur l’observation de ces sujets normaux, les thérapeutes commencèrent à travailler sur des sujets ayant de problèmes comportementaux (le projet de la prison Concord, doses de 20 à 70 mg de psilocybine ; Leary et al., 1968). Le scientifique norvégien Alnaes (1965) a appliqué le protocole de Leary à un groupe de vingt patients névrotiques pour les aider à bénéficier de profonds insights sur leur propres expériences psychiques et leurs habitudes comportementales. 20 à 50 mg de psilocybine permirent des expériences de transcendance du Moi. Après préparation par des séances individuelles, les patients recevaient de la psilocybine lors d’ une séance de groupe dans un cadre soutenant (salle à l’ambiance feutrée, confortable, avec des bougies, et de la musique). Dans l’après midi suivant immédiatement la séance, les expériences étaient discutées et interprétées dans un cadre groupal. Alnaes fait état de l’amélioration de ses patients mais ne fournit pas d’évaluation détaillée.

Le psychiatre Mexicain Roquet utilisa aussi de la psilocybine en groupe. Il utilisa une procédure assez confrontante et émotionnellement bouleversante pour traiter des patients présentant des névroses de caractère, des troubles addictifs, et des « névroses sexuelles » (selon la terminologie de l’époque). Neuf cent cinquante patients furent ainsi traités de cette manière, et selon une étude scientifique de suivi des résultats, approximativement 80% des personnes traitées connurent une amélioration évidente (Roquet et al., 1981, Villoldo, 1977).

Alnaes R. , « Therapeutic application of the change in consciousness produced by psycholytica (LSD, Psilocybin, etc.) », Acta Psychiatrica Scandinavica, 1965, 40: 397-409, Suppl. 180.

Chwelos N., Blewett D., Smith C., Hoffer A., “Use of d-Lysergic Acid Diethylamide in the treatment of alcoholism“, Quaterly Journal of Studies on Alcohol, 1959, 20: 577-590.

Clark B., « Some early observations on the use of Psilocybin in psychiatric patients », British Journal of Social Psychiatry, 1967-1968,2 :21-26.

Fontana A.E., “El uso clinico de las drogas alucinogenas”, Acta Neuropsiqiatrica Argentina, 1961, 7: 94-98.

Fontana A.E., « Clinical use of hallucinogenic drugs », In : Proceedings of the Third World Congress of Psychiatry, 1963, Vol.2: 942-944, Toronto, University of Toronto Press.

Grof S. , “Beyond the Brain: Birth, Death and Transcendance in Psychotherapy”, 1985, Albany, NY: State University of New York Press.

HausnerM., Dolezal V., “Group and Individual Therapy under LSD”, Acta Psychotherapeutica et psychosomatica, 1963, 11:39-59.

H.Leuner , H Holfeld, “Results and problems of psychotherapy with adjuvant LSD-25 and related substances” , Psychiatr Neurol (Basel), 1962 ;143 :379-391.

Leary T., Litwin G., Metzner R., “Reactions to Psilocybin administered in a supportive environment”, Journal of Nervous and Mental Disease, 1963, 137:561-573.

Leary T., Metzner R., “Use of psychedelic drugs in prisoner rehabilitation”, British Journal of Social Psychiatry, 1967-1968, 2: 27-51.

Roquet S., Favreau P., “Los alucinogenos: de la concepcion indigena a una nueva psicoterapia”, 1981, Mexico DF:Ediciones Prisma.

Savage C., “Alcoholism and transcendence”, Journal of Nervous and Mental Disease, 1962, 135: 429-435.

Sherwood J., Stolaroff M., Harman W., “The Psychedelic experience-A new concept in psychotherapy”, Journal of Neuropsychiatry, 1962, 4:69-80.

Villoldo A., “An introduction to the psychedelic psychotherapy of Salvador Roquet”, Journal of Humanistic Psychology, 1977, 17: 45